Histoire pour la plage - petite histoire fantastique

Publié le par l'opium du peuple

 


Ecrit par Alex



Le mime blanc

 

Un seul jour a ponctué ma vie d‘un point noir. Un jour servant d‘aiguillage vers un autre destin, vers une destination beaucoup plus sombre. Le 18 février 1999.

Je me rappelle du mime blanc, l’homme de la forêt. Je me rappelle de tout cela comme si c’était hier. D’ordinaire, les souvenirs réapparaissent dans l’esprit d’un homme en petits fragments, en bouts d’images comme dans un album photo. Par moment, vieillies, abîmées. Mais, celui du 18 février 1999, il est resté intact. Il me hante toujours. Depuis ce jour, je regarde autour de moi, je surveille le moindre signe, le moindre avertissement qui m’indiquerai son arrivée. Son retour dans le monde des vivants.

Je me réveille en sursaut la nuit et l’angoisse réapparaît… le Mime blanc est toujours là. Je le sens encore dans mon dos, il est là, il me surveille à tout instant de la journée. Il est partout… dans mon placard, sous mon lit, dans le coin le plus sombre de ma chambre. Il me regarde avec ses yeux injectés de sang et son petit sourire sadique qui n’exprime que le désir morbide du meurtre.

Je n’en parle à personne, même pas à ma femme. Les gens ne me croiraient pas. Un cinglé de plus dans la nature, voilà ce qu‘ils diront en m‘entendant raconter une histoire pareille. Un être étrange aux dents pointues habitant dans une forêt ne peut être que le fruit d’un esprit trop imaginatif ou l’invention d’un homme complètement frappé. Mais, aujourd’hui, tout change.

 

Je n’avais que dix ans à l’époque. A l’époque des moqueries faciles. La plupart de ma classe me surnommait le « lutin » ou le « gnome » (chacun avait sa petite préférence). Ma petite taille était bien sûr la cause première des railleries. La plupart du temps, je ne faisais guère attention à ces remarques stupides. Je me taisais. Ainsi, aucun risque de riposte. J’évitais notamment de me mettre à dos Samuel Jaffe qui était mon tortionnaire numéro un et qui, à peine âgé de dix ans, était le doux héritier de son père: un enfoiré de première et un « briseur de têtes ». Je n’étais pas une tête-de-turc, mais une proie facile, voilà tout. Le petit rouquin insignifiant caché au fond de la classe, tout dans la tête et rien dans les bras. La « petite pédale » comme me surnommait Samuel. Cela ne m’empêcha de me faire des amis. Des garçons de ma classe: François, Stéphane et Vincent.

Vincent Bardane était mon meilleur ami. Le garçon qui compensait mon mal-être à longueur de journée. Plus grand, plus fort, les cheveux plus foncées que les miens. Celui qui, un jour, explosa la petite tronche prétentieuse de Samuel sous les yeux ébahis de toute la cour de récré. Malgré les sanctions sévères qui suivirent après ce geste « malencontreux«, il était content de ce qu‘il avait fait. Samuel passait trop son temps à nous ridiculiser aux yeux de tout le monde et malgré les protestations que Mme Jaffe avait proféré envers la directrice pour expliquer que son fils était l’ange Gabriel incarné, il l’avait bien mérité.

Vincent était l’ami qu’il fallait avoir. Il était celui qui apportait la touche d’éclaircie lors des jours les plus moroses. Celui qui faisait rire toute la bande avec ses répliques bien ciselées. Celui qui effaçait une vie de famille difficile à vivre. Celui qui, un jour de pluie, fît un « pacte de confiance » avec moi pendant que nous jouions dans sa chambre. Une promesse qui disait: «nous resterons amis jusqu’à la fin de nos vies et nos destins seront liés comme ceux de deux frères ». Le pacte continua ainsi jusqu’à ce jour du 18 février 1999. Il glissait tranquillement sur le fleuve périlleux de la vie et rien ne semblait l’arrêter. Il a sût faire face aux tempêtes et autres obstacles que le fleuve lui tendait. Rien ne pouvait l’arrêter. Sauf, peut-être la Mort elle-même. 

La forêt de Ronquerolles était la demeure de notre amitié, notre repère. Avec Stéphane et François, nous y construisons une cabane et y effectuait quelques randonnées en vélo. Elle était devenu un territoire. Elle était devenu notre pays. Seul nous quatre avaient le droit d’y exercer un pouvoir. On aurait pu regarder l’avenir droit dans les yeux, regardé le temps passé inlassablement. Cela ne changerait rien. Nous étions les rois d’un monde sans contraintes.

18 février 1999. Les pluies incessantes (bien connues en Picardie) avaient rempli l’atmosphère d’une humidité désagréable. Mais, malgré le mauvais temps quasi permanent, Vincent et moi avions décidé d’organiser une petite virée dans la forêt de Ronquerolles. François et Stéphane devaient être de la partie. Le destin en avait voulu autrement: François, malade d’une bronchite depuis la veille, devait resté confiner chez lui pendant quatre jours. Stéphane était parti chez sa grand-mère. Heureusement, il restait Vincent.

Munis de nos manteaux les plus chauds et de sacs à dos chargés de bouteilles d’eau, marteaux, clous et autres outils, nous roulions à vélo jusqu’à la forêt de Ronquerolles. Nous habitions la ville voisine. Une charmante petite ville qui aurait pu faire le sujet numéro un des infos télévisées de la première chaîne nationale dans la série « Un jour dans nos régions«. Le genre de sujet inutile qui ne sert qu’à adoucir le cerveau du téléspectateur et à mieux faire recevoir les écrans de pub qui ferme le journal télévisé. Enfin bref… il y avait bien un kilomètre ou deux à parcourir avant d’arriver à la forêt. Mais, des gamins comme nous ne s’arrêtaient pas à ce genre de détail. Nous nous dirigions vers notre demeure. Un endroit où l’amusement est roi. Comment y résister. Tout allait bien. Malgré, le temps bruineux. Tout allait bien. Rien ne pouvait nous arrêter. Notre amitié continuait à rouler.

Au bout de quelques mètres, de grosses gouttes de sueur perlaient déjà sur mon front. L’atmosphère était devenue très lourde et nos manteaux n’arrangeaient rien. Si bien que, malgré la pluie et le vent, nous fûmes obligé de les retirer. La semaine de pluie n’avait pas épargné non plus la forêt. Les arbres, à l’allure bien morne, semblaient se lamenter et se plier aux dures lois de la nature. Des masses et des masses de feuilles mortes imprégnées d’eau tapissaient le sol boueux du bois. Le chemin de randonnée que nous prenions d’ordinaire n’était plus qu’un parcours digne des plus beaux no man’s land. Le seul chemin praticable pour arriver jusqu’à notre cabane était la « petite route », une route départementale située entre Ronquerolles et Hédouville et se trouvant au centre de la forêt. La « petite route » était certes le chemin le plus praticable, mais le plus éprouvant aussi. Étant en forte pente, l’ascension s’avérait difficile. Un véritable parcours pour sportif accompli. Cela ne dérangeait pas Vincent. Il continuait à avancer comme si de rien n’était. Quant à moi… Je pédalais encore et encore et soufflais comme un cheval moribond. A chaque coup de pédale, je sentais mon corps se fatiguer un peu plus, mes jambes tremblées et mon dos s’affaisser sous l’effort. Heureusement que cet abruti de Samuel Jaffe n’avait pas vu le spectacle: un petit « roux poil » s’efforçant de gravir à vélo avec ses petites jambes de coquelets une pente dix fois plus haute que lui. Quel spectacle ! Si vous roulez un jour sur cette route, pensez à cette vision aussi burlesque que ridicule. Cela égayera votre journée. Je vous le promets.

A un certain moment, la « petite route » s’arrête sur une bifurcation à quatre voies et avant cette bifurcation se trouve une barrière en bois. C’est par cet endroit que nous avions l’habitude de passer pour rejoindre notre cabane. A l’époque, juste après la barrière, se trouvait une aire de pique-nique. Nous passions beaucoup de temps sur cette aire, pour nous reposer ou manger quelques encas.

Après l’aire de pique-nique, on peut apercevoir un grand fossé. Profond d’un mètre cinquante et long de plusieurs mètres, il débouchait sur une clairière. Notre repère était bâti dans ce fossé. La construction fût simple. Il n’était composé que d’un toit. Nous avions simplement posé trois énormes branches à travers le fossé et recouvert le tout d’un grillage et de feuilles mortes. A côté de tout cela, il y avait un arbre. Mais pas n’importe quel arbre. Il s’agissait de l’hêtre « tatoué ». Il fût baptisé ainsi à cause des coups d’opinel que nous avions infligé à son tronc. Vincent, François, Stéphane et moi avions gravé nos initiales sur cet arbre pour marquer notre territoire. L’hêtre « tatoué » était marqué de notre sceau et était devenu rapidement notre point de lien, notre repère. Une trace de notre passage sur un objet millénaire qui continuera à vivre des siècles et des siècles. Une des seules traces qui substituera de notre jeunesse.

La cabane était toujours là. Mais, le mauvais temps ne l’avait pas épargné. Le tapis de feuilles fût littéralement balayé par le vent et le grillage fût arraché. Vincent posa son vélo contre un arbre et me rejoignît dans le fossé. Après un long moment de silence, il détourna son regard de la cabane.

- Je le savais qu’il faudrait tout refaire, me lança-t-il.

Il fît une grimace, prît son sac à dos et en sortit un marteau et une petite boîte en bois où était inscrit dessus en grosses lettres capitales: CLOUS.

Un claquement sec retentît à côté de nous. Un oiseau s’était posé brutalement sur une des branches de l’hêtre « tatoué ». Il lança un cri strident qui retentît dans toute la forêt. Le plus extraordinaire dans tout cela était que Vincent ne semblait pas l’avoir entendu. Il bricolait la cabane comme si de rien n’était. Chose encore plus extraordinaire: comment un si petit oiseau pouvait émettre un tel son, un tel piaillement ?

Les minutes qui succédèrent furent d’une sérénité affolante. Aucun bruissement de feuilles, aucun son ne perturba le cours des choses. Une sérénité affolante, reposante. La forêt semblait s’être endormie. Puis, l’oiseau me fixa droit dans les yeux… Tout un engrenage se mît alors en place. Ce fût la chute. Un vent sec et cinglant tourbillonna autour de moi et emporta tout sur son passage: les arbres, l’eau, la terre. La forêt se désagrégeait peu à peu sous mes pieds. Des éclairs parvinrent jusqu’à mon esprit, des visions apocalyptiques. Le monde n’était plus qu’un vaste champ de boue, de sang et de peur. Des corps calcinés et des ruines. Du feu et des explosions. Des cris et des pleurs. Tout devînt flou. Il n’y avait plus que l’oiseau. L’oiseau et moi. Il avait la taille d’un corbeau, mais son plumage était d’un blanc éclatant perlé au niveau du ventre par quelques tâches noires. Un regard imposant. Cruel et impressionnant. Effrayant et envoûtant. Puis, son regard devînt peu à peu un immense océan noir, sans fond. Des milliers de squelettes enveloppés d’algues et recouverts de limons, des cadavres en décomposition, des moribonds sortaient des flots et se dirigeaient vers moi en tendant devant eux leurs bras décharnés. Ils voulaient me…

- Eh… ça va ?

… Tuer.

L’océan avait disparu. La branche où se trouvait l’oiseau était vide. La forêt était revenue brutalement. Vincent se tenait devant moi et me regardait d’un air inquiet.

- ça va ? Me répéta-t-il.

Moment d’égarement. Je venais de vivre la chose la plus troublante de toute ma jeune existence Une hallucination ancrée dans la réalité, un cauchemar réveillée, un envoûtement puissant. Ce fût comme une grande perdition. Je venais de sortir d’un coma de quelques minutes, juste le temps pour être complètement déboussolé. Vincent n’aurait pas compris. « Oublions tout ceci« , me disait une petite voix au plus profond de mon esprit. Après quelques bégayements incompréhensibles, je réussis à sortir un petit « oui » quelque peu perdu à Samuel.

-Tu es sûr ?

Tout en regardant l’hêtre « tatoué », je répondis que « oui ». Un simple oiseau. Voilà, ce que je me répétais sans cesse. Un moment d’égarement, sans plus. Je sentît le regard interrogateur de Vincent se posé sur moi. Ami ou pas, si je lui avais raconté qu’un oiseau s’était amuser à m’hypnotiser et à m’emmener dans un monde où le chaos était roi, il m’aurait rigolé au nez. Il n’était pas question de lui en parler.

- Je vais chercher des branches près de la clairière, lui lançais-je.

C’était bien sûr un moyen de changer de sujet, passer à autre chose avant que Vincent ne me pose des questions. Il fallait bien arrêter cela, par n’importe quels moyens. Après cette petite excursion en enfer avec l’oiseau, je n’avais plus envie d’en parler. Car, tout ceci était le fruit de mon imagination. Voilà tout.

La clairière se trouvait à quelques mètres de la cabane, dix ou quinze tout au plus. Impossible de se perdre. De plus, je connaissais cette forêt sur le bout des doigts. Tous les repères de chasseur, les sentiers et autres chemins étaient répertoriés par mes soins. Mais, ce jour-là, tout me semblait différent. L’endroit semblait maintenant beaucoup plus hostile. Plus je m’éloignais de la cabane, plus je me sentais vulnérable. Je me retrouvais seul face à un labyrinthe boisé, silencieux. A chacun de mes pas, je m’attendais à voir une créature surgir de derrière un arbre, m‘attraper et me briser en deux. Tout ceci pouvait être qu’une sensation passagère, sans doute provoqué par l‘apparition de cet oiseau. Ou une idée forgée dans une imagination trop fertile. Aux yeux des enfants, les forêts semblent souvent effrayantes. Surtout lorsque l’on est seul. Peur du loup, d’un monstre n’attendant qu’un promeneur intentionné. Peur du monde sauvage, indompté par la civilisation. Le seul petit bruit vous fait imaginer mille choses. Et pas les plus belles. Mais voilà, il fallait que je trouve du bois pour notre cabane. Une mission est une mission.

A l’orée de la clairière, les branches mortes se ramassaient à la pelle. Il n’y avait qu’à se baisser et se servir. La récolte fût bonne comme à son habitude. L’hiver avait bien fait son travail. Le tas de branches sous mon bras en était une belle preuve. Avec un peu de chance, la cabane allait être complètement réparée en un seul après-midi.

Le vent semblait m’accompagner dans chacun de mes gestes. M’entourant d’un voile invisible et glacial et gémissant d’une voix plaintive, il devenait de plus en plus vicieux et blessant. Je regrettais maintenant la paire de gants que j’avais oubliée chez moi. Mes doigts devenaient engourdis avec le froid. Un froid à couper des membres, à amputer les hommes avec de belles engelures. Toujours, ce vent. Ce vent cinglant et gênant comme une mauvaise présence. Une présence invisible et dangereuse. Les oiseaux ont fui le pays, la flore est devenue desséchée et morte. Il n’y avait que moi au pied d’arbres squelettiques et appauvris par le temps. Abandonnés dans un mutisme terrible.

- Bonjour, jeune homme…


A SUIVRE LA SEMAINE PROCHAINE...

Publié dans Nouvelles-SF

Commenter cet article